L'Effet d'Hiver

En Quelques Mots

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  • : Cultivatrice de pensées dans le désert de Gobi. Fan à tics des mots antiques et en toc. Volute de fumée dans l'espace éthérique... Ephémère...

Quelques pensées

Mardi 30 juin 2009

Je me souviens m’être réveillé un beau matin d’automne. Les rayons du soleil malgache, filtrés entre les branchages verdoyants, dardaient leur chaleur vivifiante sur mon corps noir comme l’ébène. Il avait plu des jours et des jours, de cette pluie à grosses gouttes qui semble vouloir lessiver la planète. J’étais couvert de terre. Au sol. Comme arraché à mes racines. Que faisais-je là ? Comment était-ce arrivé ? Entouré des sons si familiers d’Armatella Viridis et d’Otus Rutilus, je gisais maintenant, apeuré perdu. Pauvre infortuné désigné par le sort. Que m’était-il arrivé ? Je parvenais à me souvenir des histoires de ma naissance, de mon enfance, même de mes ancêtres égyptiens mais rien de ces derniers jours. J’avais mal aux pieds, je me sentais vidé, sans force. J’attendais là que le sort décide de mon avenir incertain. J’avais rêvé d’être grand, de toucher le ciel, d’accueillir des animaux, d’être un havre de paix, de sécurité et de sérénité pour eux.  Et j’étais là, gisant, au milieu de fougères exotiques, sentant la multitude de vies microscopiques rampée sous le tronc de mon corps mutilé, enfoncé dans un matelas spongieux faits d’agarics, de russules et de lépiotes qui épousait les formes de ma silhouette lourde et noueuse. J’étais là comme dépossédé de mon corps et prisonnier de lui à la fois.

J’ai attendu des jours encore réfléchissant à mon avenir, à mes possibilités. Malgré les souffrances intenables que mes jambes sans pied enduraient, j’avais survécu. Cela seul comptait. En vie. Capable de croire en l’avenir. Capable d’espérer. Capable de rêver. Capable de ressentir. Capable de vivre encore. J’ai attendu des nuits sans lune séchant lentement, me nourrissant de la rosée du matin et de ce que les animaux me laissaient à leur insu. J’étais là, entre évanouissement et conscience. Et puis un vrombissement salvateur se fit entendre. Des voix. Ils ont sauté à terre. Ils m’ont regardé avec circonspection. Entre crainte et admiration. Comment me transporter sans m’abimer d’avantage ? Les blancs donneront un bon prix même si je suis handicapé. Ils m’ont soulevé avec précaution comme on le fait d’une marchandise rare. Ils m’ont réchauffé de leur couverture, m’ont maintenu de sangles pour que je ne fuis pas. Où serais-je allé ? Ils m’avaient arraché à ma vie, ne me laissant que mes pensées, que le fil ténu de la vie. Balloté par les secousses, sur un chemin de brousse interminable, je vivais dans la douleur. Je vivais.

Ils m’ont emmené dans une maison immense mais accueillante et douillette. Chez Monsieur l’ébéniste, comme il l’appelle. Lui saurait quoi faire de moi. Ils avaient raison. Il a pris soin de moi. Il m’a montré son métier. Il me transmettait son énergie. Je surprenais son regard paternel quand il observait le grain très fin de ma peau pourtant rude. Il en aimait la surface lisse parfois luisante comme incrustée de cristaux. Je passais des journées entières à le regarder avec son réglet, son pied à coulisse et son compas, alors qu’il passait des heures à mesurer et à tailler. Ses mains douces et fermes se posaient sur mes pieds douloureux parfois. J’aurais des pieds tout neufs dans quelques mois… C’était sa promesse, devenue comme une raison de vivre pour lui. J’étais fasciné par sa façon d’utiliser la scie à chantourner, des volutes de bois volaient à travers la pièce et il ne restait qu’un travail esthétique parfait au courbes sensuelles et si fines que je le pensais magicien. Les ciseaux à bois, les bédanes, les rabots, l’ébauchoir, il m’a tout montré, tout appris comme si j’avais été son fils. Il me parlait pendant qu’il travaillait, il me racontait les histoires des hommes blancs, de la nature. Il parlait de ses rêves. Le soir, il venait me rejoindre et me lisait des livres de poésie, d’histoire, de géographie aussi. Quand j’aurais des pieds neufs, j’irais là bas. Il fallait que j’y aille. Il voulait que j’y aille. De toute façon, il n’avait pas le choix, il devait me vendre. Il s’en voulait, mais il ne pouvait en être autrement, nous le savions tous les deux. Les mois ont passé, il a fait de moi son chef d’œuvre, me ramenant à la vie, comme s’il s’était agi de son chemin de croix, de son sacerdoce. Il m’a envoyé là bas, par avion, contre une somme faramineuse qui lui a permis de rembourser son hypothèque et de payer ses ouvriers. Je ne lui en veux pas. Après tout ce qu’il a fait pour moi… Comment lui en vouloir ? Il n’aurait pas pu faire autrement. Il m’a promis que mon maître était un grand homme, que je serais heureux de le servir, que l’on me traiterait bien. Il m’a murmuré que je devais être fier et faire honneur à mes nobles racines noires.

Aujourd’hui, je suis secrétaire d’un grand homme. Mes pieds sont posés sur son tapis persan au milieu de sa bibliothèque richement ouvragée et pleine de l’Histoire des mondes. Je suis devenu le confident des secrets d’état et de cœur d’un ambassadeur, il prend toutes ses décisions les mains posées sur les nœuds de mon bois noir ébène. Je suis fier de mes racines malgaches et suis encore en vie. Je m’appelle Diospyros. Je mesurais 27 m et j’avais un diamètre de 8,8 mètres.

Par E_Fee_Mer - Publié dans : Essais - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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