Automne 2038
De ses mains vieillies, elle se saisit de sa plume, de son papier aux jolies couleurs lilas, aux douces senteurs. Son journal ne lui sera plus d’aucune utilité, désormais. Le temps est venu de parler de sa grande aventure. De sa plus belle écriture, elle a choisi son correspondant.
Ma chère amie, ma confidente,
Comment commence-t-on une lettre destinée à une personne que l’on n’a pas vue depuis des années ? Comment commence-t-on une lettre pour avouer, non, pour raconter ce que l’on a tu depuis des années même à l’être aimé. Quand on en vient à se demander si finalement ça a même existé.
Me voilà arrivée au terme de la partie la plus exaltante de ma vie.
Damien m’a quittée hier. Je sais, 65 ans c’est trop tôt ! Trop tôt pour partir et surtout trop tôt pour rester.
Hier, j’ai rouvert des cartons de choses que j’ai gardées… On se demande, parfois, pourquoi on fait certaines choses, certains choix. Je crois que je ne me le suis jamais demandé jusqu’à maintenant. Et aujourd’hui, cette question me hante : pourquoi ai-je fait certaines choses, certains choix ? Est-ce que je dois les regretter ? Je me suis toujours demandé si c’est l’expérience qui nous forge et fait de nous ce que nous sommes ou si finalement c’est notre manière d’être qui fait de notre histoire ce qu’elle est.
J’ai écrit mon premier carnet intime, à 14 ans. Vous vous souvenez, Diane ? Vous vous moquiez de moi « Pourquoi écrire ce dont tu ne voudras pas te souvenir, ce dont tu rougiras quand tu seras devenue femme. » A cette époque, un carnet intime, pour moi, était un recueil de phrases que j’aimais, d’images qui me parlaient. Mon souhait le plus cher était de trouver quelqu’un qui m’aime et quelqu’un à aimer. Je ne voulais pas de passion (j’en ignorais même le sens), pas de long fleuve tranquille, pas forcément de famille, juste quelqu’un à qui parler, quelqu’un à écouter.
Mon poème préféré disait :
« Ne dis pas à l’amour « plus tard » : L’avenir est fait de hasards. C’est aujourd’hui qu’il faut cueillir ce que demain viendra flétrir. Vite un baiser, ma toute belle, jeunesse passe à tire d’ailes »
Avons-nous toujours ce que nous voulons, ce que nous espérons atteindre ? Je ne sais pas, mais une vie plus tard, quelques 50 ans plus tard, je crois que j’ai obtenu ce que je voulais, j’ai suivi ce poème. Je ne suis pas vieille, non, mais je sais maintenant que la jeunesse du corps n’est pas celle du coeur. Maintenant avec du recul, je serais plus exigeante. J’ai peut être perdu de mon innocence. Je crois que mes feuillets confidents auraient du être plus longs et plus détaillés. Maintenant je connais des facettes de moi que j’ignorais à l’époque, mais dans 10 ans, je pense que j’en connaîtrais encore d’autres, et que je serais encore plus exigeante. C’est certainement pour cela que nous rêvons lorsque nous sommes enfant, il n’y a pas de contrainte, pas besoin de détails que nous ne comprendrions pas. Finalement je suis comme les grenouilles de Sophocle une éternelle insatisfaite.
Depuis quelques jours, je suis dans ma phase d’introspection. Je subis cette phase de « nostalgie » au moins une fois par décennie. C’est ainsi on ne se refait pas. J’ai regardé les photos de mon enfance, de mon adolescence, de nous et puis de lui, et de ce que je suis maintenant… Conclusion ? Il n’y en a pas… J’ai toujours fait ce que je souhaitais et su ce que je voulais. Je n’ai pas eu de résistance particulière, pas d’enfance malheureuse, pas d’évènements perturbants qui font grandir trop vite. Juste une bonne étoile, de bonnes rencontres. Juste des chances à saisir que je n’ai pu m’empêcher de saisir. Et vous, ma chère, avez-vous eu ce que vous souhaitiez, êtes-vous devenue celle que vous vouliez ?
Je me souviens, j’entrais dans la période « crise d’adolescence », qui, ma foi, à cette époque, n’existait que dans nos têtes. J’en voulais à mes parents d’être absents, comme d’autres se plaignent d’avoir des parents trop présents. J’en voulais à mes frères et sœurs de ne pas être des confidents et de vivre leur vie de leur côté. Et je m’en voulais de ne pas savoir leur dire ce que je ressentais, et de n’arriver à leur dire seulement que je ne voulais plus être avec eux.
J’avais trop hâte de savoir de quoi la vie serait faite. J’ai toujours voulu savoir plus, la curiosité de ce qu’il y a après, et encore après, voilà un défaut incontrôlable et gênant. Eternelle insatisfaite, telle la grenouille d’Esope. En fait -comment expliquer ?- quand j’étais petite, je m’imaginais dans la peau de mes sœurs pour savoir ce que l’on ressent quand on est grande et comment on pense, et puis j’ai imaginé comment toutes les jeunes filles ce que cela faisait de recevoir un homme en soi, et puis plus tard, je me suis imaginée à la place de ma mère, que pouvait-on ressentir en étant maman, et femme et confidente et amie et tous ces rôles et aussi, que ressentait-on en donnant la vie ?
Bref, il ne faut se voiler la face, je voulais être loin de mes parents, vivre quelque chose à moi. Et ils ont parfaitement compris cette envie d’indépendance. Alors pour combler cette envie d’expérience, ils m’ont proposé l’internat, une demi liberté, en somme.
J’ai eu des secrets pour vous et pour mon tendre Damien et à défaut de ne pouvoir lui en parler, je vous fais confidente, vous qui avez choisi d’oublier toute cette période alors que moi, je n’ai pu m’y résoudre.
Et le 2 septembre de cette année, à l’image de quelques 180 élèves tous aussi perdus que moi, j’ai intégré avec la peur au ventre et avec une certaine fierté, une illustre institution française mixte : le Prytanée National Militaire de la Flèche.
Ma chère amie, rien ne nous avait préparées à ce que nous allions y vivre…
Quelques pensées