L'Effet d'Hiver

En Quelques Mots

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  • : Cultivatrice de pensées dans le désert de Gobi. Fan à tics des mots antiques et en toc. Volute de fumée dans l'espace éthérique... Ephémère...

Quelques pensées

Samedi 4 juillet 2009

Avril 1688, la Fosse-au-Loup, Baronnie de Trégomar.

 

A l’abri sous l’avant-toit  de sa maison, Jacques immortalise d’un regard la prisonnière qui avance dans la rue, trainée sous la pluie battante par un couple de bourgeois se croyant investis de bien moral pour le comté.

L’orage de printemps déversait son déluge sur les toits de bardeaux de l’affreux village, giflait la terre battue des cours, les transformant en une boue jaunâtre dangereusement glissante d’où montait une odeur de pourriture.

La prisonnière avançait tête baissée, sa houppelande rouge rapiécée et sa robe marron crottées jusqu’aux genoux, ses cheveux pendant comme des mèches d’étoupe le long de ses joues pâles et creuses. De quel ruisseau l’avaient-ils tirée ? se demanda le spectateur impuissant. 

Soudain, elle eut un brusque sursaut, tenta de s’arracher à la poigne de ses tortionnaires et hurla à la femme :

-         Lâche-moi, espèce de vieille soularde crasseuse !

Appuyé contre le mur, Jacques sortit fusain et vélin de son gilet, elle l’inspirait étonnamment. Elle leur opposait une farouche résistance, pour une fille aussi maigrelette ! Contre toute attente, elle parvint à s’arracher aux griffes de sa geôlière et planta les ongles dans le bras du gardien, qui poussant un rugissement de douleur, la laissa s’échapper. Elle fonça droit vers les portes de la ville grande ouverte.

Ravi, le dessinateur, ne put retenir un rire de jubilation. Ce rire arrêta net la femme qui s’élançait à la poursuite de la fuyarde. Tournant sa face dégoulinante de pluie sous sa coiffe à volant, elle lui adressa un regard noir et agita son bras pareil à un jambon :

-         J’vous dis qu’elle est folle et dangereuse. Vous rirez moins le scribouillard quand elle prendra possession de votre esprit et vous laissera pourrir après vous avoir volé même votre âme ! On sera tous content de la voir bruler demain, moi j’vous l’dis !

La prisonnière avait atteint le milieu de la rue. Qu’espérait-elle, une fois dehors ? S’échapper dans la forêt ? Impossible. Elle n’y survivrait pas avec ce temps, elle était trop faible. Le revoir une dernière fois avant l’inévitable ?

Les gens de La Fosse au Loup avaient perdu l’esprit avec ces décrets sur l’hérésie. Chacun voyait une sorcière à ses portes. Et Erienne plus que quiconque répondait aux critères du décret, la boue ne parvenait même pas à dissimuler le feu de sa chevelure, elle errait chacun jour dans la forêt cueillant herbes et aromates pour faire les onguents pour les familles de ceux là même qui la montraient du doigt maintenant, et depuis peu, elle conversait avec ce cerf… Elle-même s’était cru folle, démoniaque, mais à quoi bon niait l’évidence, ils étaient liés l’un à l’autre...

Un bourrasque secoua les pans de la capote du représentant de l’ordre et faillit lui arracher son grand chapeau. S’écartant du mur, un cigare entre les dents, il finit par travers la rue, lassé par l’incapacité des deux geôliers. La prisonnière avait presque atteint les portes laissées sans surveillance. Mais elle était si mal chaussée qu’elle se tordit les pieds, dérapa et, incapable d’amortir sa chute, tomba la tête la première dans la boue…

 

A moitié suffoquée, Erienne tenta de retrouver ses esprits. Elle réussit à se redresser à quatre pattes dans la boue glacée et nauséabonde, s’essuya le visage contre sa manche pour chasser la pluie qui lui coulait dans les yeux. Vite ! Il fallait s’échapper !

Vaille que vaille, elle tenta de se hisser sur ses jambes. Peine perdue ! Le bas de sa robe était coincé. Se tortillant, elle tirait dessus de sa main gercée par le froid quand tout à coup, elle se pétrifia : un pied, posé sur le bas de sa robe, la clouait au sol ! Elle vit des bottes hautes, d’un noir lustré sous les éclaboussures, avec les éperons d’argent caractéristiques des officiers. L’homme était si grand qu’elle eut des crampes à lever la tête vers sa gorge brunie par le soleil comme celle d’un sauvage. Il avait la cinquantaine entretenue par un métier d'efforts ses cheveux noirs striés de blanc, assez longs, bouclaient de chaque côté du col haut, d’un blanc immaculé, qui encadrait un visage puissant et patibulaire. Un visage dur, auquel la ligne inflexible de la bouche donnait un soupçon de cruauté. Mais ce fut le regard surtout qui la terrorisa : il était aussi glacé qu’un ciel d’hiver. Jamais elle n’avait vu autant de froideur. Il eut un petit sourire ironique et suffisant qui confirma cette impression.

-         On se promène ? demanda-t-il, un cannabacée entre les dents.

Un frisson d’épouvante parcourut Erienne. Se mordant la lèvre, elle eut dans la bouche un goût âcre de larmes et de boue.

Entendant un bruit, elle tordit encore une fois le cou : l’homme allumait tranquillement son houblon, devina-t-elle au fumet – ce qui, sous un pareil déluge, relevait de l’exploit. Ses joues se creusèrent quand il tira quelques bouffées. Il glissa son briquet gaulois dans sa poche avant de décider à prendre la parole.

-         Je me présente : Eloy Kermarrec, je suis le représentant de la loi ici. Je vais donc m’occuper de votre « sécurité » jusqu’à demain, petite. A présent, je vais ôter mon pied de votre robe, dit-il en exhalant un nuage de fumée. Soyez raisonnable : ne tentez pas de vous enfuir. 

Erienne rassembla ses forces. A peine la botte se fut-elle soulevée qu’elle fonça. Presque simultanément, l’homme l’empoigna par le bras, la faisant pivoter avec une telle rudesse qu’elle manqua de trébucher. Son bras, affaibli par le manque de nourriture, lui fit si mal qu’un cri de douleur lui échappa. Approchant son visage, l’homme croisa son regard apeuré.

-         Maintenant, il va falloir m’écouter, et attentivement parce que je n’aime pas répéter les ordres ! Vous êtes sous ma responsabilité. Je dois vous emmener vivante au bucher demain soir, ne m’obligez pas à vous protéger contre cette meute apeurée par vos cheveux roux ou je vous colle aux fers, compris ?

Malgré sa colère, elle ne perdit pas la tête. Ces dernières années à vivre traitée en pestiférée lui avaient appris à ravaler son orgueil. Les mâchoires serrées, elle acquiesça.

Il resserra les doigts sur son bras.

-         On répond : « Oui, monsieur »

Ravalant sa haine pour son tortionnaire des dernières heures, elle déglutit avec peine avant de souffler :

-         Oui, monsieur.

Il la considéra un instant de plus, comme pour la mettre au défi d’exprimer à voix haute ce qu’elle ressentait. Puis, tournant brusquement les talons, la trainant derrière lui d’une main de fer, il prit le chemin de la prison.

Assise sur une bûche près d’un cabanon, la grosse bourgeoise soignait le bras de son époux où les ongles d’Erienne avaient creusé de sanglantes estafilades. La jeune femme détestait cet homme. C’était un pauvre avorton aux épaules étroites et voûtés, à l’haleine si pestilentielle que même son épouse devait garder ses distances en le soignant. Mais surtout, la lueur qu’elle surprenait dans ses prunelles chaque fois qu’il la regardait lui donnait la chair de poule.

Le lieutenant de police s’arrêta si brusquement qu’Erienne dérapa dans la boue, se rattrapant un bref instant à son bras pour ne pas tomber. A la raideur de l’agent, elle le lâcha aussitôt.

-         Ah tu me le paieras, gronda l’affreux petit homme quand elle s’arrêta devant lui. Fille de Satan ! Putain du Diable ! Regardez un peu ce qu’elle m’a fait ! Je vais la mener devant le juge, moi, et on verra bien si elle fera la fière quand le chat à neuf queues lui aura labouré le dos !

Il essaya de l’attraper. Eloy Kermarrec le happa par le poignet.

-         Aïe ! Brailla-t-il en lorgnant la main qui le meurtrissait. Pourquoi faites-vous ça, lieutenant ?

-         Parce que de maintenant jusqu’à demain soir cette femme est sous ma protection, et que j’entends l’emmener au feu de joie sans qu’il n’y ait eu d’émeute ou de chasse aux sorcières dans ma ville avant, décréta Eloy d’un ton sans réplique.

La bourgeoise partit d’un gros rire qui ballotta son ventre distendu.

-         Bien sur ! Elle vous serait pas très utile ce soir si vous pouviez pas la coucher sur le dos, hein, lieutenant ?

Prise de nausée, Erienne jeta au représentant de la loi qui ne lui paraissait plus si vieux un coup d’œil furtif…

Cela ne pouvait pas lui arriver… Cela faisait des années qu’elle se terrait pour éviter ça. Cela ne pouvait lui arriver la veille de sa mort. Bien qu’elle comprenne le sort qui l’attendait, la réalité la pétrifia d’horreur.

-         Avez-vous quelques effets à aller chercher petite ? Kermarrec questionna la jeune fille avant de s’adresser à un garçonnet maigre et sale qui passait à proximité. Toi, va me chercher mon cheval… et tant que tu y es, apporte-moi une corde assez longue. 

 

Erienne s’adossa au mur maculé de boue du cabanon, tandis que Kermarrec rallumait une fois de plus son houblon. Exhalant une bouffée de fumée dans l’air frais, il commença à étudier la jeune fille de la tête aux pieds. Humiliée, elle ferma les yeux et laissa aller sa tête en arrière. Ce fut le bruit de ventouse des sabots dans la boue qui la fit se redresser : le jeune garçon menait par la bride un grand hongre gris. Quelques secondes plus tard, la grosse bourgeoise ressortit de chez elle, chargée du petit ballot de hardes qu’ils avaient pris à Erienne en l’emmenant de force hors de chez elle. Kermarrec l’attacha derrière la selle.

-         Tendez les mains, ordonna-t-il ensuite à la jeune fille.

La gorge nouée, elle fixa la corde qu’il tenait.

-         Je vous en prie… je ne tenterai plus de m’enfuir. Je… j’essayais seulement de retourner dans la forêt voir Va Karv… Voyez-vous, ils…. Ils ne m’ont pas laissé le temps de lui dire adieu.

-         Karv n’est à personne. Ce n’est pas votre animal de compagnie. Nul ne peut l’approcher. Il est le protecteur de la forêt.

-         Moi, je l’approche et je lui parle, dit-elle sur un ton de défi, en relevant son petit nez retroussé fièrement.

-         Et il vous répond ? interrogea perfidement Kermarrec, avec un sourire ironique qui renforçait le cinglant de la question.

-         Oui, lui répondit-elle, le transperçant de son regard vert émeraude dont la gravité trahissait une certaine sagesse.

Il la fixa un bon moment, perdu dans une muette contemplation, puis se contenta d’attacher la corde à la selle. Enfin il lui saisit le menton, non sans une certaine rudesse, et la contraignit à lever les yeux vers lui.

-         Entendu. Mais n’oubliez pas que je suis plus fort, plus rapide et beaucoup plus sournois que vous. Alors pas d’entourloupes.

Il ne lui ordonna pas de répondre « oui, monsieur », cette fois. Certain qu’elle avait bien saisi, il se jucha en selle. Erienne comprit qu’elle suivrait à pied.

Elle allait emboiter le pas à l’agent quand elle sentit une présence tapie dans l’ombre. Cette présence la suivait depuis sa capture du matin par le couple d’ignobles bourgeois, mais comme cette présence n’était pas hostile, elle n’y avait pas prêté plus d’attention. Elle croisa brièvement le regard d’un jeune homme sans âge, sans distinction sociale, un jeune homme transparent presque, qui, caché dans l’ombre, la détaillait. Elle lui lança un sourire serein malgré l’inéluctabilité de son sort. Jacques reçut ce sourire comme une bouffée de soleil et de courage au milieu de la pluie marécageuse. Elle l’avait vu ! Elle avait senti qu’il l’observait, témoin impuissant de sa capture, spectateur passif de la cruauté dont avaient fait preuve le soldat et les bourgeois, trop fasciné par l’aura de la gracile créature qu’elle était. Sans autre regard, pataugeant et glissant, Erienne se hâta de rejoindre le cavalier avant qu’il ait franchi les portes de la ville.

La route n’était qu’une piste bourbeuse creusée d’ornières qui descendait vers la rivière jusqu’à une auberge située près d’un ponton. Hors de l’enceinte de la ville, le vent soufflait plus fort, charriant des rafales de pluie qui aveuglaient la jeune femme. Des collines couleur gris ardoise couvertes d’étranges arbres décharnés apparaissaient à l’horizon, tels des fantômes. Des cabanes en torchis et branches d’acacia, coiffées d’un toit de chaume, s’éparpillaient d’un côté de la route ; de l’autre se trouvait un cimentière de fortune, sans pierre tombale, cerné par une barrière faite de branchages. Encore vingt ans, et nul ne se souviendrait plus de ce cimentière où, après tout on n’enterrait que les vilains… et leurs enfants.

Par E_Fee_Mer - Publié dans : Essai en roman - Communauté : le rêve, l'art et l'écriture..
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